Il y a trop d’organismes communautaires

Il y a trop d’organismes communautaires

J’ai souhaité écrire ce texte d’opinion, car comme citoyen du Québec, j’ai pris une décision il y a plus de 15 ans : celle de m’investir « cœur et âme » dans le milieu communautaire, sachant pertinemment que j’allais gagner moins d’argent que dans le réseau public ou celui du privé.

 

Toutefois, je savais que j’allais être gagnant en occupant un emploi qui donne un sens à ma vie et qui serait en harmonie avec mes valeurs. Pour mes collègues et amis du communautaire je suis idéologiquement de droite, mais pour mes amis et collègues qui œuvrent dans le secteur public ou privé je suis de gauche… Une chose est claire pour moi, je suis fier de mettre « ma vision de droite » au profit de la gauche… la tête et le cœur en équilibre. Je souhaite donc, par ce texte, exposer une opinion qui est peu véhiculée par les regroupements communautaires, celle qu’il est temps pour nous, les leaders du communautaire, de se regarder dans le miroir.

 

 

Par Patrice Machabée
Directeur général d’un organisme communautaire depuis 2006

« Écoutez notre entrevue à Benoit Dutrizac »

dutrizac

 

 

Depuis 10 ans, j’entends les mêmes récriminations de mes collègues du communautaire : « nous sommes sous-financés ! » « Notre expertise n’est pas reconnue ! » « Nous ne pouvons pas offrir de bonnes conditions de travail à nos employés ! » « Nous aurions besoin de plus de ressources ! »

 

 

En même temps, les organismes à but non lucratif (OBNL) veulent rester « AUTONOMES », et cela même si leur financement dépend parfois entièrement d’un seul bailleur de fonds! En effet, beaucoup d’organismes communautaires sont « frileux » lorsque vient le temps de parler de « reddition de compte » « d’entente de services » ou même de « partenariat avec le réseau ». Pour ma part, cela me fait sourire quand j’entends des dirigeants d’OBNL faire référence à cette notion « d’autonomie ». C’est un peu comme le jeune « adulte » de 22 ans qui habite chez ses parents et qui dans la même phrase dirait : « Tu n’as pas à me dire quoi faire, je ne suis plus un enfant !!! … mais Papa … Pourrais-tu me passer tes clés de « char » pour aller voir mes chums à soir ?»

 

 

Depuis 10 ans j’observe les mêmes demandes du milieu communautaire : « nous voulons plus d’argent! ». J’observe les mêmes réponses du gouvernement : « nous n’avons pas d’argent! ». S’ensuivent les mêmes réactions : « allons dans la rue pour dénoncer l’austérité avec nos slogans, nos pancartes et nos macarons ». Comme dirigeant d’un OBNL, je suis excédé par cette mascarade et je ne me reconnais plus dans le discours, la manière et la vision de ceux qui sont censés me représenter. En ce sens, il est plus que temps que les organismes communautaires se regardent dans le miroir et trouvent des solutions à leurs problèmes avant que quelqu’un d’autre s’en charge. « Innover ce n’est pas d’avoir de nouvelles idées mais c’est d’arrêter d’en avoir des vieilles »

 

 

Est-ce qu’il y a trop d’organismes communautaires au Québec ?

Selon un rapport de 2006 , le Québec peut compter sur la contribution de 46 000 organismes communautaires à but non lucratif (OBNL). L’Ontario qui a près du double de population en compte 45 000. Sur cette base, nous pourrions donc dire qu’il y a trop d’OBNL au Québec. Mais attention, car de ces 46 000 OBNL du Québec, seulement 5 000 se retrouvent dans la catégorie des organisations de santé et de services sociaux (1) pour un budget d’environ 550 millions annuellement, une goutte d’eau dans l’océan quand on sait à quel point une majorité de ces organisations font un travail remarquable compte tenu de leur budget.

 

En ce qui a trait aux organismes de bienfaisance, donc ceux qui peuvent émettre des reçus pour dons de charité, 28% de toutes ces organisations au Canada proviennent du Québec. Malgré cela, le Québec est bon dernier pour le don des particuliers, mais aussi bon dernier en « temps de bénévolat ». Encore une fois, les Québécois sont distincts du reste des Canadiens. Nous sommes les plus « cheaps » en temps et en argent! Devrions-nous avoir une charte du don planifié… avant celle de la laïcité ? La question se pose.

 

Comme directeur d’un OBNL, je ne trouve pas qu’il y ait trop de « points de service », je tiens à être clair ici, mais je trouve effectivement qu’il y a trop « d’organisations », trop de structure et trop de missions similaires dans une même région. En fait, il y a beaucoup de petits organismes et une majorité ont moins de 3 employés (45% des OBNL ont moins de 30 000$ de revenus).

 

Ces organisations doivent consacrer une part importante de leur budget pour leurs bureaux, leurs dépliants, leur site internet, leur ligne téléphonique, etc. et réalisent leur mission avec le reste du budget. Mais en ont-ils les moyens ? Évidemment, pour les représentants nationaux, ces organisations sont sous-financées. Ce qui est vrai, mais nous le sommes tous, les petits comme les gros. Est-ce que la solution serait d’augmenter le financement de toutes ces organisations ? Est-ce réaliste dans le contexte actuel ? Avons-nous les moyens de nos ambitions ? Devrions-nous couper dans le réseau de la santé pour que les services se donnent dans la communauté via les OBNL ? N’y aurait-il pas d’autres alternatives ?

 

 

Une loi 10 pour les organismes communautaires?

Comme dirigeant d’un organisme communautaire, je suis inquiet pour notre réseau (le réseau communautaire j’entends). En effet, la Loi 10 qui d’ici décembre apportera des changements importants au niveau structurel dans le réseau de la santé est, selon moi, la première étape d’un grand ménage nécessaire et attendu par beaucoup, mais aussi un premier pas qui aura assurément une suite. Cette suite sera-t-elle d’imposer aux organismes communautaires la même idéologie, c’est-à-dire d’imposer la fusion de plusieurs organisations pour économiser… des pinottes ?

 

 

Pour ma part, je suis pour le regroupement d’organismes communautaires (voire la fusion administrative de certains) du moment que cela se fasse par nous et pour nous. Ce qui veut aussi dire que les économies qui se dégageraient de cette opération devront servir exclusivement à assurer la pérennité de ces nouveaux organismes et du coup, mieux desservir la population visée par la mission de ces organisations. Non pas pour éponger le déficit d’un CSSS ou celui du gouvernement en place.

 

 

Pourquoi faire cela maintenant? Parce que justement, nous sommes autonomes et que nous avons le pouvoir d’entreprendre ce genre de démarche à notre façon et selon nos valeurs, mais aussi et surtout avant qu’elle nous soit imposée!

 

« Car il y a une grande différence entre prendre une décision au moment opportun et s’y résigner quand une situation de crise nous y contraint ».

 

Qu’en pensez-vous ?

 

(1) 26 % des OBNL sont des organismes de Sports et loisirs; 11% des organisations religieuses; 8% des organisations d’Arts et culture (71% des OBNL ne sont pas en « Santé et services sociaux)

 

 

Mise à jour 4 décembre 2014

Pour aller un peu loin, voici la suite de la réflexion (Patrice Machabée)

 

Climat actuel

Vous le savez, d’ici la fin de l’année financière, nous assisterons à une transformation du réseau de la santé…. Une autre. D’ailleurs à Montréal, les cadres des agences ont déjà reçu une lettre les avisant que leur poste allait être aboli. Dans un tel climat, est-il possible que cette transformation puisse toucher le réseau communautaire ? Si cette transformation ne touche pas le réseau communautaire (du moins dans les premières années) il est fort à parier que cela exigera de nos organisations un investissement important en temps afin de tisser de nouveaux liens de collaboration avec ce partenaire : le CISSS.

 

Pour ma part, et cela depuis mon arrivée en 2006 je considère qu’il y a trop d’organismes communautaires au Québec, ce qui a pour impact de diviser nos ressources (humaines, financières, notre impact, etc.), d’amener une perte d’efficacité (nous ne pouvons pas être excellents dans tout) et de fragiliser la pérennité de nos organisations, de nos missions… de notre mouvement. Il y a d’autres conséquences, mais j’y reviendrai plus tard. Que pensent les bailleurs de fonds, nos agences ou même les commanditaires potentiels ? Probablement la même chose! Trop d’organismes, trop de missions, trop de visions, trop de demandes de commandites…

 

 

Pourquoi considérer un regroupement, voir la fusion d’organismes communautaires ?

C’est au Québec qu’il existe le plus grand nombre d’organismes, soit 46 000 par rapport à 161 000 au Canada, ce qui revient à 617 organismes par 100 000 habitants. L’Ontario, elle, en possède 45 000, ce qui représente seulement 369 organismes par 100 000 habitants.

 

Le fait qu’il y ait autant d’organisations, parfois dans la même région et avec les mêmes enjeux, fait en sorte que parfois, les OBNL travaillent l’une contre l’autre. Ce fait est tabou dans notre secteur d’activité, mais effectivement, une certaine compétition existe dans le secteur des organismes communautaires.

 

Donc, pourquoi se regrouper ? Parce que dans certains cas, il peut y avoir des bénéfices, parce que dans d’autres, il y a eu dans l’histoire de l’organisation plusieurs événements catastrophiques et parce qu’il peut y avoir une crainte pour la pérennité de l’organisme, de sa mission et de ses budgets. Il peut aussi arriver que le regroupement soit imposé comme ce sera le cas dans le réseau de la santé d’ici quelques mois. Dans certains cas, le regroupement, et c’est ce que je vous propose, se fait aussi dans un contexte d’un réel partenariat, dans le but d’assurer la pérennité de nos organisations, mais aussi pour mieux desservir notre clientèle.

 

Mais je vous le dit, plusieurs défis attendent nos organisations dans un avenir proche. Est-ce que nous sommes prêts à y faire face ? « Car il y a une grande différence entre prendre une décision au moment opportun et s’y résigner quand une situation de crise nous y contraint. »

 

 

La compétitivité

Dans le secteur de la santé, que ce soit du réseau ou via les organismes communautaires, il sera de plus en plus demandé de justifier notre impact et de faire la démonstration de notre efficacité. Combien de personnes différentes aidons-nous ? Est-ce que le réseau ne le ferait pas mieux et à moindre coût ? Quand nous sollicitons des nouveaux bailleurs de fonds (Centraide, Telus, Bell, etc.) qui est le plus susceptible de recevoir des fonds ? Il existe aussi une compétition au niveau médiatique : Qui saura retenir l’attention des journaux, de la radio pour faire entendre sa mission ? Nous sommes 46 000 OBNL au Québec (5 000 en santé et services sociaux) et chacune de ses organisations pense avoir une mission qui justifie un financement adéquat et une attention médiatique.

 

Le financement

Les bailleurs de fonds exigent de plus en plus que les organisations travaillent en partenariat pour éviter la multiplication des demandes, augmenter l’efficacité, diminuer les frais administratifs. Dans les cas de regroupement, il est aussi parfois possible d’obtenir plus de financement. Par exemple, l’ALPABEM recevra pour les trois prochaines années un montant de près de 80 000$ pour coordonner un projet d’hébergement en santé mentale dans la région. Pour le réseau, il en coûte beaucoup moins cher de financer un organisme existant que de financer un nouvel organisme qui devra payer différents frais (loyer, téléphone, etc). (Nous aurions des opportunités ici)

 

Économie

Vous le savez, nos organisations travaillent avec des budgets extrêmement serrés. Ce qui fait que nos employés ont de moins bonnes conditions. Nous devons souvent opérer avec moins d’intervenants que nous aurions réellement besoin. Et que dire de l’impact du départ d’un intervenant, d’une adjointe ou d’un directeur. Le fait de se regrouper ferait en sorte de permettre un partage de ressources, de services et ainsi de consolider l’offre de services. (Un des points les plus importants dans ma proposition)

 

Évolution

Certaines organisations sont parfois dues pour une transformation, une modernisation. Un regroupement peut être l’étincelle qui permettra à une organisation d’évoluer et de s’adapter aux enjeux à venir.

 

Reddition de comptes

Les exigences en ce qui a trait à la reddition de comptes sont beaucoup plus élevées qu’à l’époque. La complexité des rapports exigés (financiers, annuels, etc.) rend plus difficile ce travail pour les petites organisations. Les exigences et procédures pour faire de nouvelles demandes de financement sont aussi plus complexes et exigeantes, demandant beaucoup trop d’effort pour de petites équipes.

 

Adaptation

Le monde change rapidement. Nous avons juste à penser aux nouvelles technologies pour comprendre que tant les individus que l’organisation doivent s’adapter aux nouvelles exigences du monde moderne. Aussi, dans une perspective « clinique », les besoins des familles ont beaucoup changé au cours des 30 dernières années. Avec l’arrivée de l’internet par exemple, les familles arrivent dans nos bureaux beaucoup plus informés qu’en 1980. Le travail de l’intervenant doit donc lui aussi évoluer. Il est évident que les petites organisations, toujours en mode survie, trouveront plus difficile de s’adapter aux nouvelles exigences (cliniques, administratives, financières, technologiques, etc.).

 

Crédibilité

Pour la population, il peut y avoir une certaine confusion par rapport aux nombreux organismes communautaires. 46 000 OBNL au Québec (oui je sais « juste » 5 000 en santé et services sociaux)! Qui fait quoi ? Quelle est la différence entre les missions ? Pour la population, il peut arriver de penser que certains secteurs sont « surdéveloppés ». Ceci fait en sorte qu’il existe beaucoup de préjugés face aux organismes communautaires, ce qui amène une perte de crédibilité. Notre travail est justement de rassurer nos partenaires pour qu’ils n’hésitent pas à référer les familles. Les familles, elles, doivent aussi avoir confiance dans les services qu’elles recevront. Développer la crédibilité de notre organisation permet aussi d’avoir une plus grande visibilité dans les médias, d’obtenir du financement et développer des partenariats intéressants. (Un avantage si nous nous regroupons)

 

Efficacité

Les directeurs d’OBNL sont des personnes polyvalentes et passionnées. Même que ceux-ci se débrouillent dans beaucoup de domaines, mais il est impossible d’être excellent dans tout. Le regroupement d’organismes favorisera la performance des individus et surtout, mettra les forces de chacun au profit de la mission. Nous l’avons démontré à Laval, comme directeur je m’occupe des opérations et du développement de l’organisme, les intervenants rencontres les familles, l’adjointe administrative s’occupe de la comptabilité, le conseiller clinique se charge d’outiller les intervenants et participe à améliorer (et maintenir) la qualité des interventions. Ce travail d’équipe a pour effet que chacun de ces secteurs développe son expertise et chacun de ces secteurs va beaucoup plus loin que si c’était la même personne qui effectuait ces tâches. Plutôt que d’effleurer un domaine, nous l’approfondissions…. Par la suite, les résultats parlent d’eux-mêmes. (Un avantage si nous nous regroupons)

 

Ressources humaines

Il est difficile d’accueillir et garder de la main-d’œuvre de qualité. En plus des conditions de travail, l’OBNL doit offrir un milieu stimulant à ses employés. Il peut être difficile aussi de développer l’implication bénévole des membres si nous ne portons pas attention à ce secteur. En mode « survie » les organismes n’ont pas le temps d’investir du temps pour développer ce volet essentiel d’une organisation.

 

Aujourd’hui à l’ALPABEM, nous avons plus de 20 consultants externes qui nous aident à réaliser notre mission. Certains bénévolement, d’autres de façon contractuelle, mais une chose est claire, nous n’aurions pas pu développer ce secteur sans avoir pris le temps de le faire. Aujourd’hui nous avons une coordonnatrice des bénévoles, ce qui nous aide à bien accueillir les nouvelles demandes et à bien les diriger. En plus d’avoir l’impression de faire partie d’une organisation structurée, le bénévole sera orienté vers un service pertinent dans l’organisation, se sentira utile et apportera une plus value à l’organisme.

 

Conclusion

Plusieurs questions restent à répondre. Qu’elles sont les difficultés rencontrées lors d’un regroupement de la sorte ? Qu’elles sont les étapes suivantes (à court, moyen et long terme) ? Légalement, y a-t-il des considérations à prendre ? Et j’en passe, car il y aurait pas moins d’une trentaine d’autres considérations à évaluer, mais il n’est pas productif d’investir du temps sans la première étape : Il faut que nos organisations, nos régions, acceptent de mettre ce sujet au centre de la table de discussion. Il est temps pour nous de trouver de nouvelles solutions à nos problèmes récurrents.

 

Qu’en pensez-vous ?

One thought on “Il y a trop d’organismes communautaires

  1. Georges St-Arnaud - 5 novembre 2015 dans 1 h 22 min

    Je partage ton point de vue résultant d’une analyse assez exhaustive concernant les orgnismes communautaires.
    Une action énergique s’impose afin d’apporter plus d’efficacité, surtout dans le réseau de la santé mentale, non seulement au niveau des organismes de familles, mai aussi, avec les organismes offrant des services directs aux personnes souffrant d’un problémes de santé mentale.
    Un premier pas serait, certe. Une fusion des entités adminstratives, même de certains C.A., et le regroupement d’entités sous un même toît (économies d’échelles)
    Nous avons essayé quelque chose de semblable avec la défunte Corporation Régionale Santé Mentale de Laval, en voulant d’abord unifier les lignes de services afin d’éviter les chevauchements, etc. Mais, nous étions face à un ennemi de taille, tapis dans l’ombre, c-a-dire, le privilège des chasses gardêes.

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